Avec Chicken Fried
on fait d’abord face à une chanson de country-pop tout ce qu’il
y a de plus typique. C’est l’exaltation du Sud, de sa culture et
des habitudes du quotidien de ses habitants. On y trouve une
recherche de simplicité et d’authenticité et une certaine fierté.
Les paroles paraissent au premier abord des plus banales, une liste
de choses typiques du Sud : les pins et les pêches de Géorgie,
la tarte aux noix de pécan, le thé glacé, et bien sur: le poulet
frit.
Well I was raised underneath the shade of a Georgia pine
And that's home you know
Sweet tea pecan pie and homemade wine
Where the peaches grow
And my house it's not much to talk about
But it's filled with love that's grown in southern ground
And a little bit of chicken fried
Rien dans le refrain
qui puisse être matière à l’analyse politique, on n’y aborde
pas de sujet clivant et les symboles « forts » sont pour
le moins passe-partout. L’émotion face au coucher de soleil est
universelle et le jean et la bière sont aujourd’hui des habitudes
de consommation qui dépassent largement les frontières des
États-Unis. On peut à la limite trouver des relents chrétiens dans
la considération de la femme en tant que mère et la mise en avant
de la valeur famille, mais globalement l’amour d’une femme ou de
ses enfants sont des thèmes non polémiques.
Cold beer on a Friday night
A pair of jeans that fit just right
And the radio up
I like to see the sunrise
See the love in my woman's eyes
Feel the touch of a precious child
And know a mother's love
Le deuxième couplet
est tout aussi soupe-au-lait, si ce n’est qu’il prend le ton un
peu plus moral d’une philosophie de comptoir, critique facile
contre le matérialisme et le consumérisme. Ne surtout pas croire
que l’on part ici en croisade contre l’hégémonie du roi dollar.
It's funny how it's the little things in life that mean the most
Not where you live, what you drive or the price tag on your clothes
There's no dollar sign on a piece of mind this I've come to know
So if you agree have a drink with me
Raise you glasses for a toast
To a little bit of chicken fried
L’arrivée du
troisième couplet est donc d’autant plus un choc. Le troisième
couplet est un véritable hommage à l’armée. Respect des
vétérans, justification des guerres à l’étranger, le tout sur
un ton très nationaliste et chrétien. On y retrouve une vision de
l’exceptionnalisme américain, « City upon the Hill »,
nation bénie par Dieu et toujours du côté de la Raison
Universelle, celle qui place la liberté en principe fondateur.
I thank god for my life
And for the stars and stripes
May freedom forever fly, let it ring.
Salute the ones who died
The ones that give their lives so we don't have to sacrifice
All the things we love
Like our chicken fried
Ce paragraphe est
véritablement une ode aux valeurs conservatrices de l’Amérique
chrétienne et guerrière. On salut le drapeau, on salut les morts et
la terre, on est prêts à donner sa vie pour la patrie. Et qu’est-ce
que cette patrie ? Le poulet frit. Le raccourci est là, tel
quel dans la chanson. Merci aux vétérans qui ont sacrifié leur vie
pour sauver notre poulet frit. Poulet frit dont le chanteur donne
l’impression qu’il est menacé. On n’en croit pas ses oreilles.
Pourtant je ne pense
pas que ce passage choque le moins du monde l’auditeur moyen de
country-pop dans le Sud des États-Unis, ni même l’Américain
moyen. Il apparaît, aux oreilles de l’audience cible des
producteurs de Nashville, comme presque aussi neutre et évident que
les couplets précédents. Et c’est là sa force. Seul l’auditeur
extérieur, qui possède un recul critique, peut entendre
consciemment l’aspect politique et la menace idéologique. La
chanson met au même plan l’évidence de l’amour pour sa femme
que celle de l’amour pour la nation. Il inscrit dans la routine du
quotidien le salut au drapeau et la prière : j’enfile mon
jean, je mange ma tarte aux noix de pécan, je bois ma bière puis je
fais l’éloge de la bravoure de nos soldats à l’étranger, voilà
une journée bien remplie.
Un fétiche de
l’armée
Ce ton de l’évidence
et l’aspect vraiment non-controversée de ce couplet ne peuvent
être compris qu’avec une connaissance de l’importance de l’armée
et l’obsession pour la sécurité dans la société des États-Unis.
J’insiste sur le fait que pour le grand public l’amour du drapeau
et des vétérans n’est pas un sujet problématique. Je voudrais
pour illustrer cela rapprocher ce couplet de la chanson d’une image
trouvé au hasard sur internet, une photo prise lors d’une parade
de Noël aux États-Unis.
Les vétérans morts
pour le poulet frit, n’est-ce pas aussi incroyable que l’infanterie
défendant le Père Noël contre les talibans ? Le symbolisme de
ce char de Noël est frappant. Et on imagine les familles
applaudirent, les enfants émerveillés sur le bord de la route, pas
le moins choqués du monde puisqu’à Noël ils trouveront au pied
du sapin un Action Man édition spéciale Aigle du Désert, apporté
par le Père Noël lui-même.
Les États-Unis sont
sujets à un véritable fétichisme de l’armée et de la guerre.
D’autant plus dans le Sud rural, où une carrière militaire est
souvent une des seules options de stabilité de l’emploi et
d’élévation sociale. Aux États-Unis les militaires sont partout.
A l’université on voit les cadets s’entraîner le matin sur les
campus et ils viennent en uniforme en amphithéâtre. Chaque grande
chaîne de restaurant annonce fièrement sur sa devanture ses
réductions spéciales pour les vétérans. La pression sociale pour
révérer les combattants est réelle, puisque c’est 1,5 millions
d’hommes et de femmes qui servent sous les drapeaux et le National
Center for Veterans Analysis and Statistics évalue à près de 20millions le nombre d’anciens combattants aux États-Unis1.
Il y a un vétéran pour 16 Américains, donc chacun en a au moins un
dans sa famille2.
La vision d’une
nation en danger
Mais qu’est-ce qui
fait donc accepter aux gens qu’un seizième de leur population soit
mise en danger dans l’armée ? Comment les contribuables
américains peuvent-ils supporter un budget miliaire annoncé à 603milliards de dollars pour 20183, encore en augmentation
alors qu’il est de loin le premier budget militaire mondial depuis
la Seconde Guerre Mondiale ? Je pense que la tendance à se
surarmer et à accepter le sacrifice est liée à une obsession de la
sécurité dans la culture américaine.
Retournons à notre
chanson. Zac Brown Band nous y fait le portrait de l’archétype du
foyer américain, dans une imagerie des plus clichées : la
petite maison dans la prairie, à l’ombre des arbres fruitiers,
loin du bruit de la civilisation, isolée et donc fragile.
Where the peaches growAnd my house it's not much to talk aboutBut it's filled with love that's grown in southern groundAnd a little bit of chicken fried
Cette petite maison
est humble, elle n’a rien de spécial, mais c’est elle qui porte
la force vitale de l’Amérique. Il faut donc la protéger. La
protéger de quoi ? On ne sait pas, mais on sent toujours cette
menace, lointaine, non nommée, qui planerait sur cette petite vie
tranquille. Elle est floue, diffuse. A l’époque du McCarthyisme,
c’est le communisme. C’est épisodiquement les noirs violents des
Black Panthers ou de Black Lives Matter. C’est aujourd’hui
l’Islam, qui ne fête pas Noël et nous piquera notre poulet frit
s’il n’est pas Hallal.
Qu’importe ses
incarnations fantasmagoriques, cette notion de menace est bel et bien
le symptôme d’une nation jeune, à l’identité encore fragile.
Et comme l’adolescent en crise qui devient violent à la moindre
interaction menaçante pour son ego, les États-Unis ont un
historique de réactions militaires disproportionnées4.
Certains avancent que la guerre de Sécession fut la première guerre
totale, d’autres mettent en parallèle Hiroshima et Pearl Harbor,
où une ville entière est rasée en conséquence du bombardement
d’une petite base militaire à plusieurs milliers de kilomètres
des côtes américaines. La violence policière et l’utilisation
abusive des armes par les forces de l’ordre pourrait aussi être
vue dans cette perspective.
Une vision naïve de
la guerre ?
Un point d’intérêt
particulier est que cette chanson Chicken Fried, tout comme ce char
de Noël, pourraient faire croire à une vision particulièrement
naïve de la guerre dans les couches populaires américaines.
Croient-ils vraiment que leur gouvernement part en guerre pour
défendre leur poulet frit, le Père Noël et le rêve américain ?
Et bien je pense
qu’ils le croient, et qu’ils ont d’une certaine façon raison.
Le mot « Dreams », c’est en fait un synonyme du soft
power. Le pouvoir symbolique d’une nation n’est mesurable qu’à
la force de ses symboles et le respect qu’inspire ses manières de
faire et ses histoires. Et soyons cyniques mais réalistes, il n’y
a qu’avec la force réelle, la puissance militaire, qu’on impose
le soft power. Hollywood serait-il devenu aussi dominant aujourd’hui
si les États-Unis n’avait pas gagné la seconde guerre mondiale ?
Faire consommer du poulet frit à l’international, c’est autant
dominer que gagner des guerres.
Paroles complètes:
You
know I like my chicken fried
Cold beer on a Friday night
A
pair of jeans that fit just right
And the radio on
Well
I was raised underneath the shade of a Georgia pine
And that's
home you know
Sweet tea pecan pie and homemade wine
Where
the peaches grow
And my house it's not much to talk about
But
it's filled with love that's grown in southern ground
And a
little bit of chicken fried
Cold
beer on a Friday night
A pair of jeans that fit just right
And
the radio up
I like to see the sunrise
See the love in my
woman's eyes
Feel the touch of a precious child
And know a
mother's love
It's
funny how it's the little things in life that mean the most
Not
where you live, what you drive or the price tag on your
clothes
There's no dollar sign on a piece of mind this I've come
to know
So if you agree have a drink with me
Raise you
glasses for a toast
To a little bit of chicken fried
And
cold beer on a Friday night
A pair of jeans that fit just
right
And the radio up
I like to see the sunrise
See
the love in my woman's eyes
Feel the touch of a precious
child
And know a mother's love
I
thank god for my life
And for the stars and stripes
May
freedom forever fly, let it ring.
Salute the ones who died
The
ones that give their lives so we don't have to sacrifice
All the
things we love
Like our chicken fried
And
cold beer on a Friday night
A pair of jeans that fit just
right
And the radio up
I like to see the sunrise
See
the love in my woman's eyes
Feel the touch of a precious
child
And know a mother's love
Getcha
a little chicken fried
And cold beer on a Friday night
A
pair of jeans that fit just right
And the radio up
I like
to see the sunrise
See the love in my woman's eyes
Feel the
touch of my precious child
And know a mother's love
1. Données trouver
sur: https://www.va.gov/vetdata/veteran_population.asp
2. Selon le Bureau
du Recensement américain, la population américaine en 2017 est
estimée à 326 millions.
https://www.census.gov/library/visualizations/interactive/population-increase.html
3. Chiffre cité par
Le Monde. URL:
http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/02/28/budget-militaire-les-faits-derriere-la-hausse-historique-de-donald-trump_5087086_3222.html
4. Voire cette étude
sur la vision du grand public américain du principe de
proportionnalité et l’usage de la force contre les civils:
https://www.openglobalrights.org/use-of-force-american-public-and-ethics-of-war/?lang=French

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