jeudi 28 décembre 2017

Le fétichisme de l’armée dans la culture américaine

Avec Chicken Fried on fait d’abord face à une chanson de country-pop tout ce qu’il y a de plus typique. C’est l’exaltation du Sud, de sa culture et des habitudes du quotidien de ses habitants. On y trouve une recherche de simplicité et d’authenticité et une certaine fierté. Les paroles paraissent au premier abord des plus banales, une liste de choses typiques du Sud : les pins et les pêches de Géorgie, la tarte aux noix de pécan, le thé glacé, et bien sur: le poulet frit.



Well I was raised underneath the shade of a Georgia pine
And that's home you know
Sweet tea pecan pie and homemade wine
Where the peaches grow
And my house it's not much to talk about
But it's filled with love that's grown in southern ground
And a little bit of chicken fried


Rien dans le refrain qui puisse être matière à l’analyse politique, on n’y aborde pas de sujet clivant et les symboles « forts » sont pour le moins passe-partout. L’émotion face au coucher de soleil est universelle et le jean et la bière sont aujourd’hui des habitudes de consommation qui dépassent largement les frontières des États-Unis. On peut à la limite trouver des relents chrétiens dans la considération de la femme en tant que mère et la mise en avant de la valeur famille, mais globalement l’amour d’une femme ou de ses enfants sont des thèmes non polémiques.



Cold beer on a Friday night
A pair of jeans that fit just right
And the radio up
I like to see the sunrise
See the love in my woman's eyes
Feel the touch of a precious child
And know a mother's love




Le deuxième couplet est tout aussi soupe-au-lait, si ce n’est qu’il prend le ton un peu plus moral d’une philosophie de comptoir, critique facile contre le matérialisme et le consumérisme. Ne surtout pas croire que l’on part ici en croisade contre l’hégémonie du roi dollar.



It's funny how it's the little things in life that mean the most
Not where you live, what you drive or the price tag on your clothes
There's no dollar sign on a piece of mind this I've come to know
So if you agree have a drink with me
Raise you glasses for a toast
To a little bit of chicken fried

L’arrivée du troisième couplet est donc d’autant plus un choc. Le troisième couplet est un véritable hommage à l’armée. Respect des vétérans, justification des guerres à l’étranger, le tout sur un ton très nationaliste et chrétien. On y retrouve une vision de l’exceptionnalisme américain, « City upon the Hill », nation bénie par Dieu et toujours du côté de la Raison Universelle, celle qui place la liberté en principe fondateur.

I thank god for my life
And for the stars and stripes
May freedom forever fly, let it ring.
Salute the ones who died
The ones that give their lives so we don't have to sacrifice
All the things we love
Like our chicken fried

Ce paragraphe est véritablement une ode aux valeurs conservatrices de l’Amérique chrétienne et guerrière. On salut le drapeau, on salut les morts et la terre, on est prêts à donner sa vie pour la patrie. Et qu’est-ce que cette patrie ? Le poulet frit. Le raccourci est là, tel quel dans la chanson. Merci aux vétérans qui ont sacrifié leur vie pour sauver notre poulet frit. Poulet frit dont le chanteur donne l’impression qu’il est menacé. On n’en croit pas ses oreilles.

Pourtant je ne pense pas que ce passage choque le moins du monde l’auditeur moyen de country-pop dans le Sud des États-Unis, ni même l’Américain moyen. Il apparaît, aux oreilles de l’audience cible des producteurs de Nashville, comme presque aussi neutre et évident que les couplets précédents. Et c’est là sa force. Seul l’auditeur extérieur, qui possède un recul critique, peut entendre consciemment l’aspect politique et la menace idéologique. La chanson met au même plan l’évidence de l’amour pour sa femme que celle de l’amour pour la nation. Il inscrit dans la routine du quotidien le salut au drapeau et la prière : j’enfile mon jean, je mange ma tarte aux noix de pécan, je bois ma bière puis je fais l’éloge de la bravoure de nos soldats à l’étranger, voilà une journée bien remplie.


Un fétiche de l’armée


Ce ton de l’évidence et l’aspect vraiment non-controversée de ce couplet ne peuvent être compris qu’avec une connaissance de l’importance de l’armée et l’obsession pour la sécurité dans la société des États-Unis. J’insiste sur le fait que pour le grand public l’amour du drapeau et des vétérans n’est pas un sujet problématique. Je voudrais pour illustrer cela rapprocher ce couplet de la chanson d’une image trouvé au hasard sur internet, une photo prise lors d’une parade de Noël aux États-Unis.



Les vétérans morts pour le poulet frit, n’est-ce pas aussi incroyable que l’infanterie défendant le Père Noël contre les talibans ? Le symbolisme de ce char de Noël est frappant. Et on imagine les familles applaudirent, les enfants émerveillés sur le bord de la route, pas le moins choqués du monde puisqu’à Noël ils trouveront au pied du sapin un Action Man édition spéciale Aigle du Désert, apporté par le Père Noël lui-même.

Les États-Unis sont sujets à un véritable fétichisme de l’armée et de la guerre. D’autant plus dans le Sud rural, où une carrière militaire est souvent une des seules options de stabilité de l’emploi et d’élévation sociale. Aux États-Unis les militaires sont partout. A l’université on voit les cadets s’entraîner le matin sur les campus et ils viennent en uniforme en amphithéâtre. Chaque grande chaîne de restaurant annonce fièrement sur sa devanture ses réductions spéciales pour les vétérans. La pression sociale pour révérer les combattants est réelle, puisque c’est 1,5 millions d’hommes et de femmes qui servent sous les drapeaux et le National Center for Veterans Analysis and Statistics évalue à près de 20millions le nombre d’anciens combattants aux États-Unis1. Il y a un vétéran pour 16 Américains, donc chacun en a au moins un dans sa famille2.


La vision d’une nation en danger


Mais qu’est-ce qui fait donc accepter aux gens qu’un seizième de leur population soit mise en danger dans l’armée ? Comment les contribuables américains peuvent-ils supporter un budget miliaire annoncé à 603milliards de dollars pour 20183, encore en augmentation alors qu’il est de loin le premier budget militaire mondial depuis la Seconde Guerre Mondiale ? Je pense que la tendance à se surarmer et à accepter le sacrifice est liée à une obsession de la sécurité dans la culture américaine.

Retournons à notre chanson. Zac Brown Band nous y fait le portrait de l’archétype du foyer américain, dans une imagerie des plus clichées : la petite maison dans la prairie, à l’ombre des arbres fruitiers, loin du bruit de la civilisation, isolée et donc fragile.


Where the peaches grow
And my house it's not much to talk about
But it's filled with love that's grown in southern ground
And a little bit of chicken fried

Cette petite maison est humble, elle n’a rien de spécial, mais c’est elle qui porte la force vitale de l’Amérique. Il faut donc la protéger. La protéger de quoi ? On ne sait pas, mais on sent toujours cette menace, lointaine, non nommée, qui planerait sur cette petite vie tranquille. Elle est floue, diffuse. A l’époque du McCarthyisme, c’est le communisme. C’est épisodiquement les noirs violents des Black Panthers ou de Black Lives Matter. C’est aujourd’hui l’Islam, qui ne fête pas Noël et nous piquera notre poulet frit s’il n’est pas Hallal.

Qu’importe ses incarnations fantasmagoriques, cette notion de menace est bel et bien le symptôme d’une nation jeune, à l’identité encore fragile. Et comme l’adolescent en crise qui devient violent à la moindre interaction menaçante pour son ego, les États-Unis ont un historique de réactions militaires disproportionnées4. Certains avancent que la guerre de Sécession fut la première guerre totale, d’autres mettent en parallèle Hiroshima et Pearl Harbor, où une ville entière est rasée en conséquence du bombardement d’une petite base militaire à plusieurs milliers de kilomètres des côtes américaines. La violence policière et l’utilisation abusive des armes par les forces de l’ordre pourrait aussi être vue dans cette perspective.


Une vision naïve de la guerre ?


Un point d’intérêt particulier est que cette chanson Chicken Fried, tout comme ce char de Noël, pourraient faire croire à une vision particulièrement naïve de la guerre dans les couches populaires américaines. Croient-ils vraiment que leur gouvernement part en guerre pour défendre leur poulet frit, le Père Noël et le rêve américain ?

Et bien je pense qu’ils le croient, et qu’ils ont d’une certaine façon raison. Le mot « Dreams », c’est en fait un synonyme du soft power. Le pouvoir symbolique d’une nation n’est mesurable qu’à la force de ses symboles et le respect qu’inspire ses manières de faire et ses histoires. Et soyons cyniques mais réalistes, il n’y a qu’avec la force réelle, la puissance militaire, qu’on impose le soft power. Hollywood serait-il devenu aussi dominant aujourd’hui si les États-Unis n’avait pas gagné la seconde guerre mondiale ? Faire consommer du poulet frit à l’international, c’est autant dominer que gagner des guerres.

Paroles complètes:

You know I like my chicken fried
Cold beer on a Friday night

A pair of jeans that fit just right
And the radio on

Well I was raised underneath the shade of a Georgia pine
And that's home you know

Sweet tea pecan pie and homemade wine
Where the peaches grow
And my house it's not much to talk about
But it's filled with love that's grown in southern ground
And a little bit of chicken fried

Cold beer on a Friday night
A pair of jeans that fit just right

And the radio up
I like to see the sunrise
See the love in my woman's eyes
Feel the touch of a precious child
And know a mother's love

It's funny how it's the little things in life that mean the most
Not where you live, what you drive or the price tag on your clothes

There's no dollar sign on a piece of mind this I've come to know
So if you agree have a drink with me
Raise you glasses for a toast
To a little bit of chicken fried

And cold beer on a Friday night
A pair of jeans that fit just right

And the radio up
I like to see the sunrise
See the love in my woman's eyes
Feel the touch of a precious child
And know a mother's love

I thank god for my life
And for the stars and stripes

May freedom forever fly, let it ring.
Salute the ones who died
The ones that give their lives so we don't have to sacrifice
All the things we love
Like our chicken fried

And cold beer on a Friday night
A pair of jeans that fit just right

And the radio up
I like to see the sunrise
See the love in my woman's eyes
Feel the touch of a precious child
And know a mother's love

Getcha a little chicken fried
And cold beer on a Friday night

A pair of jeans that fit just right
And the radio up
I like to see the sunrise
See the love in my woman's eyes
Feel the touch of my precious child
And know a mother's love



2. Selon le Bureau du Recensement américain, la population américaine en 2017 est estimée à 326 millions. https://www.census.gov/library/visualizations/interactive/population-increase.html

3. Chiffre cité par Le Monde. URL: http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/02/28/budget-militaire-les-faits-derriere-la-hausse-historique-de-donald-trump_5087086_3222.html

4. Voire cette étude sur la vision du grand public américain du principe de proportionnalité et l’usage de la force contre les civils: https://www.openglobalrights.org/use-of-force-american-public-and-ethics-of-war/?lang=French



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