Cet
article fait l’analyse d’une chanson de Darius Rucker intitulée
« Southern State of Mind »1.
Il y décrit ses interactions avec des personnes en dehors de sa
région natale du Sud (le chanteur vient de Charleston en Virginie).
La chanson exalte les traits caractéristiques de la culture du Sud,
aussi bien dans son esthétique (instrumentation, rythme, élocution
et accent) que dans ses paroles. C’est essentiellement ces
dernières qui nous intéresserons ici.
South of the Mason-Dixon line
Quand
on parle du Sud des Etats-Unis, il faut s’interroger d’abord sur
où est ce sud. Le Sud de quoi, le sud pour qui ? Dans la
chanson, dès le premier couplet on note une ligne de démarcation
très claire. Lorsque Darius Rucker traverse le Potomac pour se
rendre dans le centre économique du Nord, New York, il n’est
clairement plus chez lui :
I was up in New York City,
Just the other week.
You shoulda seen the waitress face
When I ordered sweet tea.
She said "we don't have that here"
And I apologized, I said "Please forgive me,
I'm in a southern state of mind."
On
pense donc ici à la fameuse ligne
Mason-Dixon. Issue d’un compromis trouvé à la fin de la
guerre d’indépendance des Etats-Unis, la ligne
Mason-Dixon délimite les États esclavagistes et les États
abolitionnistes. Cette ligne place Washington
D.C., au cœur d’une nation au système politique et économique
double. D’un côté un Nord mieux connecté à son héritage
britannique, car mieux connecté à son capital et sa finance. La
Nouvelle-Angleterre (Maine, Vermont, New Hampshire, Massachusetts,
Connecticut et Rhode Island), accompagnée de la Pennsylvanie, New
York et le New Jersey, se veut industrielle et moderne. Elle est plus
proche des idées d’un fédéraliste comme Hamilton. De l’autre,
un sud agraire qui commence en Virginie et s’étend jusqu’en
Louisiane après son annexion puis jusqu’au Texas. Sa structure
économico-politique rappelle plutôt celle des latifundia d’Amérique
latine, avec un important besoin de main d'oeuvre qui est bien
souvent non rémunérée. L’obsession des classes dominantes pour
la propriété se double d’un fétiche pour l’esthétique et les
valeurs d'un ordre social aristocratique.
Jusqu'où le Sud va-t-il à l'Ouest?
Darius
Rucker place la Californie comme un monde étranger, la Californie ce
n'est pas le Sud.
And those girls out in California,
They don't understand.
They don't like it when I hold the door,
When I say yes ma'am.
La
Californie partage pourtant une frontière avec le Mexique, elle est
en cela plus au Sud que la Virginie ou le Kentucky. L’État
est complexe et en quelque sorte lui-même traversé par le clivage
Nord-Sud. Jusqu’à aujourd’hui sa culture politique est loin
d’être homogène, tout comme l’est sa structure économique,
même si le clivage est plutôt entre centres urbains libéraux sur
la côte et zones agricoles conservatrices de l’intérieur des
terres.
Avec
la conquête de l’Ouest ce sud se fait plus flou, la ligne
Mason-Dixon est rendu obsolète dès les débats sur le statut du
Missouri en 1820. Avec la guerre de sécession, le clivage
esclavagiste/abolitionniste n’a plus lieu d’être, mais les
séquelles d’un développement économique et social si
radicalement opposé se feront sentir encore longtemps. Cependant
certains Etats, qui n’étaient jusqu’à cette date que de simples
territoires très peu peuplés, ne partagent pas la structure ni du
Nord ni du Sud. C’est notamment le cas de l’Ouest américain, où
les petits propriétaires, qui se veulent aventurier et s’imaginent
autarciques, cohabitent avec les forces de l’État fédéral
planificateur qui injectent subsides et force de travail dans ces
territoires aux ressources inexploitées. La Californie est un
exemple de ce modèle. Fondée en 1850 en tant qu’État libre, elle
se bat du côté de l’Union alors même que son Sud est très
agricole, et que les nouveaux impôts grèvent les Californios alors
que les subventions vont aux compagnies minières et forestières du
Nord.
Ainsi
pour Darius Rucker, comme pour beaucoup d’autres, la Californie n’a
jamais et ne fera jamais partie du Sud. C’est
comme si elle avait choisi son camp : celui des autres,
peut-être le Nord aux côtés duquel elle s'est battu pendant la
guerre de Sécession. Le Sud n’est donc pas géographique. Il
est historique car lié à une histoire commune, une histoire devenue
mémoire. Il faut donc s’intéresser, d’une part à ce que cette
mémoire contient, et d’autre part aux acteurs qui la partagent,
affirment leur souhait de la partager et se montrent la partageant.
La
mémoire des valeurs du Sud
Selon
la chanson de Darius Rucker, quelles sont donc ces valeurs qui
donnent son intégrité au Sud en tant qu’entité ? Si j’ai
du mal à voir dans le thé glacé sucré un liant pertinent (mon
heuristique politique s’arrête là…) et qu’on en trouve en
Californie à tous les McDonalds), je propose je passer directement
au deuxième couplet pour trouver une ligne de clivage particulière
qui démarque le Sud du Nord ou de l’Ouest. Il s’agit des
relations de genres.
Même
Darius Rucker le reconnaît, nous avons à faire à deux modalités
différentes d’interaction entre hommes et femmes. Le Sud est
une société masculine, galante pour certains et vieux jeu pour
d’autres :
And those girls out in California,
They don't understand.
They don't like it when I hold the door,
When I say yes ma'am.
They act like I've done something wrong,
And they give me the evil eye.
I say "honey, I'm sorry,
I'm in a southern state of mind."
Dans
le Sud un homme est censé interagir d’une façon particulière
avec les femmes, leur tenir la porte et les appeler Madame. Et à
l’extérieur du Sud, « they don’t understand ». Le
sous-entendu ici est que dans le reste des États-Unis on ne fait pas
pareil, mais surtout qu’on interprètent mal ces codes typiques du
Sud. Ainsi en Californie, une femme prend ce que Darius apparente à
une marque de galanterie (hold the door), comme une interaction
forcée non-consentie et non-souhaitable. Elle prendra également ce
que lui signifie comme une marque de politesse, l’ajout de
« Ma’am » après sa réponse « yes », comme
un marqueur de genre qui la ramène à sa condition de femme et nie
sa position d’interlocuteur indiscriminé et donc en position
d’égal.
Si
Darius comprend cette différence d’interprétation, il ne la
cautionne pas. Les deux systèmes sont différents, mais le sien est
meilleur. Ce n’est pas seulement qu’elles ne « comprennent
pas », c’est qu’elles sont un peu mijaurées, voire
simplettes, pas comme les femmes du Sud qui comprennent ce qui est
important et ce qui ne l’est pas. On devine cela dans l’utilisation
du mot « honey ». Malgré la critique, Darius en remet
une couche et appelle son interlocutrice « honey », ce
qui enlève toute la valeur du « I’m sorry » qui suit,
et qui de toute façon est une hypocrisie totale puisqu’il pense
qu’il n’a pas à se justifier, il possède une justification
toute faite et parfaitement acceptable : « I’m in a
southern state of mind ».
Il
conviendrait d’étudier plus en avant qu’est-ce qui qualifie
vraiment les relations de genre de chaque côté de la division
Nord/Sud, mais je laisse les intéressés se tourner vers des études
plus poussées que je ne maîtrise pas, notamment sur la place de la
femme sur le marché du travail, les violences conjugales et
l’acceptation de l’homosexualité dans le Sud. On peut cependant
conclure en se basant simplement sur la chanson que le Sud possède
une identité de genre plus marquée, avec une féminité plus
accentuée dans le langage et des comportements masculins codifiés.
Southern hospitality ou pression des pairs ?
Quelles
sont les autres valeurs que la chanson révèle ? Rucker revient
plusieurs fois sur la question de la politesse:
« And they raise you to be polite. »
« Where you know every body and if you don't your still polite. »
« I'm always walkin' 'round
Tellin' everybody hi. Justa wavin' at the strangers »
Le
Sud serait donc vraiment plus poli que le reste des Etats-Unis ?
Il est vrai que l’hospitalité du Sud est connue, et que ses
valeurs d’accueil, la chaleur des gens est reconnue. Cependant on
peut douter qu’on dise plus bonjour et merci, qui sont tout de même
des formules de base, à Atlanta qu’à San Francisco. On peut aussi
douter que Darius et les cent mille autres habitants de Charleston en
Caroline du Sud se baladent véritablement dans les rues la main en
l’air criant bonjour à chaque voiture qui passe. Que se cache-t-il
alors derrière cette valeur de politesse mise en avant ici ?
Tout
d’abord cela contribue à l’autojustification et le sentiment de
supériorité de la culture du Sud, qui est le cœur même de la
chanson et la raison de son succès. Tout le monde considère la
politesse comme une qualité, dire alors que le système Sud crée
des individus plus polis que les autres, c’est donc lui donner une
forme de supériorité sur les autres.
Mais
on peut peut-être y voir quelque chose d’autre. Les conventions de
politesse sont autant de marqueurs sociaux et surtout de codes qui
permettent d’entrer ou d’être reconnu dans tel ou tel cercle
social. Ainsi ce qui important avec la politesse, c’est avec qui on
est polis et avec qui on ne l’est pas. Je défie Darius, qui est
Afro-Américain, de se balader à pied dans certains quartiers
résidentiels blancs du Sud et de compter le nombre de sourire et de
mains levées qu’il rencontrera sur son passage. Et la place de la
politesse dans le sud des Etats-Unis prend alors tout son sens. Tout
comme les genres y sont plus marqués, l’appartenance sociale y est
en général plus marquée. Historiquement, il serait intéressant de
voir au niveau d’une communauté restreinte qui dit bonjour à qui
et à qui « on » ne dit surtout pas bonjour. Je
rappellerai ici simplement un passage du roman Du côté de
chez Swann, dans lequel Proust décrit la société bourgeoise et
l’importance des degrés de chaleur des bonjours et des regards à
la sortie de la messe ou dans les salons aristocratiques. La sanction
d’un non-bonjour ou d’un bonjour est directe et peu coûter ou
rapporter cher.
Une fierté qui mène au conservatisme
La
politesse est également un aspect intéressant puisque comme le
disait Bourdieu, être « poli » c’est avoir été
« poli », comme une pierre non-dégrossi que l’on passe
à la meule pour en obtenir une surface lisse. Personne ne naît
poli, Darius le dit lui-même, « they raise you to be polite ».
Il y a dans la politesse une valeur de respect pour les traditions et
une ignorance volontaire de l’aspect coercitif des normes imposées
par les autres. Darius Rucker en parle très directement et marque le
respect de la tradition comme une valeur du Sud dans chaque refrain :
« No changing' who I am
That's the way I've always been »
Cela
marque ici, par des formules très inoffensives, un caractère
profondément conservateur à la culture du Sud. Il est pourtant
inattaquable, car qui ne promeut pas le respect des parents, le
respect des grand-parents, le respect des codes de notre société en
général ? Néanmoins, choisir le non-mouvement, le caractère
immuable, comme un des quatre traits du Sud (aux côtés de la
galanterie, de la politesse et du thé glacé) est significatif.
Personne en Californie ne dirait que l’identité locale rejette le
respect des parents, mais si quelques traits devaient être choisies
pour définir la spécificité locale, peut-être qu’innovation et
mouvement seraient choisis plutôt que respect des ancêtres. Et
c’est toujours dans cette hiérarchie des priorités que se
trouvent les différences les plus marquées. Je rappelle que c’est
à cause de ces mots exacts « That's the way it’s always
been » que la ségrégation a été maintenue dans le Sud et
que les choses ont mis tant de temps à changer entre l’abolition
de l’esclavage et l’émancipation des Afro-américains dans les
faits. Je n’accuse en aucun cas Darius Rucker d’être un
supporter de la domination blanche et de vouloir retourner à un
Antebellum South. Mais la tendance conservatrice du Sud n’est plus
à prouver. Nous parlons d’une zone géographique qui a connu un
système de parti unique pendant plus d’un demi-siècle, avec
l’hégémonie des démocrates conservateurs entre la fin de la
Reconstruction et le mouvement des droits civiques, puis qui s’est
tourné presque entièrement et soudainement vers le parti
Républicains sur le demi-siècle suivant lorsque les Démocrates
sont devenus plus libéraux. L’influence du fondamentalisme
religieux est également particulièrement forte dans cette région
des États-Unis.
En
conclusion, nous avons dans cette chanson aux apparences anodines,
aux messages qui ne résonnent pas par leur profondeur, un vivier de
significations politiques et de révélateurs de tendances
socio-culturelles longues. Dire simplement « I’m in a
southern state of mind », c’est désigner un « nous »
et un eux », dire que leurs crimes (la misogynie par exemple)
ne sont pas les nôtre, qu’ « ils » ne « nous »
comprennent pas donc éventuellement ne peuvent pas « nous »
traiter en tant qu’égaux. Derrière des messages inoffensifs,
c’est tout une histoire douloureuse qui se réveille et laisse voir
des légitimités politiques qui s’affrontent.
Paroles
complètes:
I was up in New York City,
Just the other week.
You shoulda seen the waitress face
When I ordered sweet tea.
She said "we don't have that here"
And I apologized, I said "Please forgive me,
I'm in a southern state of mind."
And those girls out in California,
They don't understand.
They don't like it when I hold the door,
When I say yes ma'am.
They act like I've done something wrong,
And they give me the evil eye.
I say "honey, I'm sorry,
I'm in a southern state of mind."
I could be anywhere
In my heart I'm always there.
Where they drink sweet tea
And they raise you to be polite.
No changin' who I am,
That's they way I've always been.
No matter what state I'm in,
I'm in a southern state of mind.
I'm always walkin' 'round
Tellin' everybody hi.
Justa wavin' at the strangers
And the cars passin' by.
Some people may look at me
And say that boy just ain't right.
Hey y'all I ain't crazy,
I'm in a southern state of mind.
I could be anywhere
In my heart I'm always there.
Where you know every body and if you don't your still polite.
No changin' who I am, that's they way I've always been.
No matter what state I'm in,
I'm in a southern state of mind.
You can see it in the clothes I wear,
You can hear it when I talk.
Ball cap boots and jeans and a little southern draw.
I can be up in Ohio or back home in Caroline.
No matter what state I'm in,
I'm in a southern state of mind.
Don't matter what state I'm in,
I'm in a southern state of mind.
Yeah, alright.
Southern state of mind.
Come on, come on.
Oh oh.
https://genius.com/Darius-rucker-southern-state-of-mind-lyrics
2 https://fr.wikipedia.org/wiki/Ligne_Mason-Dixon
