jeudi 28 décembre 2017

"Southern State of Mind" : le Sud de quoi, le Sud pour qui?

Cet article fait l’analyse d’une chanson de Darius Rucker intitulée « Southern State of Mind »1. Il y décrit ses interactions avec des personnes en dehors de sa région natale du Sud (le chanteur vient de Charleston en Virginie). La chanson exalte les traits caractéristiques de la culture du Sud, aussi bien dans son esthétique (instrumentation, rythme, élocution et accent) que dans ses paroles. C’est essentiellement ces dernières qui nous intéresserons ici.


South of the Mason-Dixon line



Quand on parle du Sud des Etats-Unis, il faut s’interroger d’abord sur où est ce sud. Le Sud de quoi, le sud pour qui ? Dans la chanson, dès le premier couplet on note une ligne de démarcation très claire. Lorsque Darius Rucker traverse le Potomac pour se rendre dans le centre économique du Nord, New York, il n’est clairement plus chez lui :

I was up in New York City,
Just the other week.
You shoulda seen the waitress face
When I ordered sweet tea.
She said "we don't have that here"
And I apologized, I said "Please forgive me,
I'm in a southern state of mind."

On pense donc ici à la fameuse ligne Mason-Dixon. Issue d’un compromis trouvé à la fin de la guerre d’indépendance des Etats-Unis, la ligne Mason-Dixon délimite les États esclavagistes et les États abolitionnistes. Cette ligne place Washington D.C., au cœur d’une nation au système politique et économique double. D’un côté un Nord mieux connecté à son héritage britannique, car mieux connecté à son capital et sa finance. La Nouvelle-Angleterre (Maine, Vermont, New Hampshire, Massachusetts, Connecticut et Rhode Island), accompagnée de la Pennsylvanie, New York et le New Jersey, se veut industrielle et moderne. Elle est plus proche des idées d’un fédéraliste comme Hamilton. De l’autre, un sud agraire qui commence en Virginie et s’étend jusqu’en Louisiane après son annexion puis jusqu’au Texas. Sa structure économico-politique rappelle plutôt celle des latifundia d’Amérique latine, avec un important besoin de main d'oeuvre qui est bien souvent non rémunérée. L’obsession des classes dominantes pour la propriété se double d’un fétiche pour l’esthétique et les valeurs d'un ordre social aristocratique.






Jusqu'où le Sud va-t-il à l'Ouest?



Darius Rucker place la Californie comme un monde étranger, la Californie ce n'est pas le Sud. 

And those girls out in California,
They don't understand.
They don't like it when I hold the door,
When I say yes ma'am.

La Californie partage pourtant une frontière avec le Mexique, elle est en cela plus au Sud que la Virginie ou le Kentucky. L’État est complexe et en quelque sorte lui-même traversé par le clivage Nord-Sud. Jusqu’à aujourd’hui sa culture politique est loin d’être homogène, tout comme l’est sa structure économique, même si le clivage est plutôt entre centres urbains libéraux sur la côte et zones agricoles conservatrices de l’intérieur des terres.

Avec la conquête de l’Ouest ce sud se fait plus flou, la ligne Mason-Dixon est rendu obsolète dès les débats sur le statut du Missouri en 1820. Avec la guerre de sécession, le clivage esclavagiste/abolitionniste n’a plus lieu d’être, mais les séquelles d’un développement économique et social si radicalement opposé se feront sentir encore longtemps. Cependant certains Etats, qui n’étaient jusqu’à cette date que de simples territoires très peu peuplés, ne partagent pas la structure ni du Nord ni du Sud. C’est notamment le cas de l’Ouest américain, où les petits propriétaires, qui se veulent aventurier et s’imaginent autarciques, cohabitent avec les forces de l’État fédéral planificateur qui injectent subsides et force de travail dans ces territoires aux ressources inexploitées. La Californie est un exemple de ce modèle. Fondée en 1850 en tant qu’État libre, elle se bat du côté de l’Union alors même que son Sud est très agricole, et que les nouveaux impôts grèvent les Californios alors que les subventions vont aux compagnies minières et forestières du Nord.

Ainsi pour Darius Rucker, comme pour beaucoup d’autres, la Californie n’a jamais et ne fera jamais partie du Sud. C’est comme si elle avait choisi son camp : celui des autres, peut-être le Nord aux côtés duquel elle s'est battu pendant la guerre de Sécession. Le Sud n’est donc pas géographique. Il est historique car lié à une histoire commune, une histoire devenue mémoire. Il faut donc s’intéresser, d’une part à ce que cette mémoire contient, et d’autre part aux acteurs qui la partagent, affirment leur souhait de la partager et se montrent la partageant.


La mémoire des valeurs du Sud


Selon la chanson de Darius Rucker, quelles sont donc ces valeurs qui donnent son intégrité au Sud en tant qu’entité ? Si j’ai du mal à voir dans le thé glacé sucré un liant pertinent (mon heuristique politique s’arrête là…) et qu’on en trouve en Californie à tous les McDonalds), je propose je passer directement au deuxième couplet pour trouver une ligne de clivage particulière qui démarque le Sud du Nord ou de l’Ouest. Il s’agit des relations de genres.

Même Darius Rucker le reconnaît, nous avons à faire à deux modalités différentes d’interaction entre hommes et femmes. Le Sud est une société masculine, galante pour certains et vieux jeu pour d’autres :



And those girls out in California,
They don't understand.
They don't like it when I hold the door,
When I say yes ma'am.
They act like I've done something wrong,
And they give me the evil eye.
I say "honey, I'm sorry,
I'm in a southern state of mind."


Dans le Sud un homme est censé interagir d’une façon particulière avec les femmes, leur tenir la porte et les appeler Madame. Et à l’extérieur du Sud, « they don’t understand ». Le sous-entendu ici est que dans le reste des États-Unis on ne fait pas pareil, mais surtout qu’on interprètent mal ces codes typiques du Sud. Ainsi en Californie, une femme prend ce que Darius apparente à une marque de galanterie (hold the door), comme une interaction forcée non-consentie et non-souhaitable. Elle prendra également ce que lui signifie comme une marque de politesse, l’ajout de « Ma’am » après sa réponse « yes », comme un marqueur de genre qui la ramène à sa condition de femme et nie sa position d’interlocuteur indiscriminé et donc en position d’égal.

Si Darius comprend cette différence d’interprétation, il ne la cautionne pas. Les deux systèmes sont différents, mais le sien est meilleur. Ce n’est pas seulement qu’elles ne « comprennent pas », c’est qu’elles sont un peu mijaurées, voire simplettes, pas comme les femmes du Sud qui comprennent ce qui est important et ce qui ne l’est pas. On devine cela dans l’utilisation du mot « honey ». Malgré la critique, Darius en remet une couche et appelle son interlocutrice « honey », ce qui enlève toute la valeur du « I’m sorry » qui suit, et qui de toute façon est une hypocrisie totale puisqu’il pense qu’il n’a pas à se justifier, il possède une justification toute faite et parfaitement acceptable : « I’m in a southern state of mind ».

Il conviendrait d’étudier plus en avant qu’est-ce qui qualifie vraiment les relations de genre de chaque côté de la division Nord/Sud, mais je laisse les intéressés se tourner vers des études plus poussées que je ne maîtrise pas, notamment sur la place de la femme sur le marché du travail, les violences conjugales et l’acceptation de l’homosexualité dans le Sud. On peut cependant conclure en se basant simplement sur la chanson que le Sud possède une identité de genre plus marquée, avec une féminité plus accentuée dans le langage et des comportements masculins codifiés.


Southern hospitality ou pression des pairs ?



Quelles sont les autres valeurs que la chanson révèle ? Rucker revient plusieurs fois sur la question de la politesse:


« And they raise you to be polite. »

« Where you know every body and if you don't your still polite. »
« I'm always walkin' 'round
Tellin' everybody hi. Justa wavin' at the strangers »

Le Sud serait donc vraiment plus poli que le reste des Etats-Unis ? Il est vrai que l’hospitalité du Sud est connue, et que ses valeurs d’accueil, la chaleur des gens est reconnue. Cependant on peut douter qu’on dise plus bonjour et merci, qui sont tout de même des formules de base, à Atlanta qu’à San Francisco. On peut aussi douter que Darius et les cent mille autres habitants de Charleston en Caroline du Sud se baladent véritablement dans les rues la main en l’air criant bonjour à chaque voiture qui passe. Que se cache-t-il alors derrière cette valeur de politesse mise en avant ici ?

Tout d’abord cela contribue à l’autojustification et le sentiment de supériorité de la culture du Sud, qui est le cœur même de la chanson et la raison de son succès. Tout le monde considère la politesse comme une qualité, dire alors que le système Sud crée des individus plus polis que les autres, c’est donc lui donner une forme de supériorité sur les autres. 

Mais on peut peut-être y voir quelque chose d’autre. Les conventions de politesse sont autant de marqueurs sociaux et surtout de codes qui permettent d’entrer ou d’être reconnu dans tel ou tel cercle social. Ainsi ce qui important avec la politesse, c’est avec qui on est polis et avec qui on ne l’est pas. Je défie Darius, qui est Afro-Américain, de se balader à pied dans certains quartiers résidentiels blancs du Sud et de compter le nombre de sourire et de mains levées qu’il rencontrera sur son passage. Et la place de la politesse dans le sud des Etats-Unis prend alors tout son sens. Tout comme les genres y sont plus marqués, l’appartenance sociale y est en général plus marquée. Historiquement, il serait intéressant de voir au niveau d’une communauté restreinte qui dit bonjour à qui et à qui « on » ne dit surtout pas bonjour. Je rappellerai ici simplement un passage du roman Du côté de chez Swann, dans lequel Proust décrit la société bourgeoise et l’importance des degrés de chaleur des bonjours et des regards à la sortie de la messe ou dans les salons aristocratiques. La sanction d’un non-bonjour ou d’un bonjour est directe et peu coûter ou rapporter cher.


Une fierté qui mène au conservatisme



La politesse est également un aspect intéressant puisque comme le disait Bourdieu, être « poli » c’est avoir été « poli », comme une pierre non-dégrossi que l’on passe à la meule pour en obtenir une surface lisse. Personne ne naît poli, Darius le dit lui-même, « they raise you to be polite ». Il y a dans la politesse une valeur de respect pour les traditions et une ignorance volontaire de l’aspect coercitif des normes imposées par les autres. Darius Rucker en parle très directement et marque le respect de la tradition comme une valeur du Sud dans chaque refrain :

« No changing' who I am
That's the way I've always been »

Cela marque ici, par des formules très inoffensives, un caractère profondément conservateur à la culture du Sud. Il est pourtant inattaquable, car qui ne promeut pas le respect des parents, le respect des grand-parents, le respect des codes de notre société en général ? Néanmoins, choisir le non-mouvement, le caractère immuable, comme un des quatre traits du Sud (aux côtés de la galanterie, de la politesse et du thé glacé) est significatif. Personne en Californie ne dirait que l’identité locale rejette le respect des parents, mais si quelques traits devaient être choisies pour définir la spécificité locale, peut-être qu’innovation et mouvement seraient choisis plutôt que respect des ancêtres. Et c’est toujours dans cette hiérarchie des priorités que se trouvent les différences les plus marquées. Je rappelle que c’est à cause de ces mots exacts « That's the way it’s always been » que la ségrégation a été maintenue dans le Sud et que les choses ont mis tant de temps à changer entre l’abolition de l’esclavage et l’émancipation des Afro-américains dans les faits. Je n’accuse en aucun cas Darius Rucker d’être un supporter de la domination blanche et de vouloir retourner à un Antebellum South. Mais la tendance conservatrice du Sud n’est plus à prouver. Nous parlons d’une zone géographique qui a connu un système de parti unique pendant plus d’un demi-siècle, avec l’hégémonie des démocrates conservateurs entre la fin de la Reconstruction et le mouvement des droits civiques, puis qui s’est tourné presque entièrement et soudainement vers le parti Républicains sur le demi-siècle suivant lorsque les Démocrates sont devenus plus libéraux. L’influence du fondamentalisme religieux est également particulièrement forte dans cette région des États-Unis.


En conclusion, nous avons dans cette chanson aux apparences anodines, aux messages qui ne résonnent pas par leur profondeur, un vivier de significations politiques et de révélateurs de tendances socio-culturelles longues. Dire simplement « I’m in a southern state of mind », c’est désigner un « nous » et un eux », dire que leurs crimes (la misogynie par exemple) ne sont pas les nôtre, qu’ « ils » ne « nous » comprennent pas donc éventuellement ne peuvent pas « nous » traiter en tant qu’égaux. Derrière des messages inoffensifs, c’est tout une histoire douloureuse qui se réveille et laisse voir des légitimités politiques qui s’affrontent.



Paroles complètes:


I was up in New York City,
Just the other week.
You shoulda seen the waitress face
When I ordered sweet tea.
She said "we don't have that here"
And I apologized, I said "Please forgive me,
I'm in a southern state of mind."

And those girls out in California,
They don't understand.
They don't like it when I hold the door,
When I say yes ma'am.
They act like I've done something wrong,
And they give me the evil eye.
I say "honey, I'm sorry,
I'm in a southern state of mind."

I could be anywhere
In my heart I'm always there.
Where they drink sweet tea
And they raise you to be polite.
No changin' who I am,
That's they way I've always been.
No matter what state I'm in,
I'm in a southern state of mind.

I'm always walkin' 'round
Tellin' everybody hi.
Justa wavin' at the strangers
And the cars passin' by.
Some people may look at me
And say that boy just ain't right.
Hey y'all I ain't crazy,
I'm in a southern state of mind.

I could be anywhere
In my heart I'm always there.
Where you know every body and if you don't your still polite.
No changin' who I am, that's they way I've always been.
No matter what state I'm in,
I'm in a southern state of mind.

You can see it in the clothes I wear,
You can hear it when I talk.
Ball cap boots and jeans and a little southern draw.
I can be up in Ohio or back home in Caroline.
No matter what state I'm in,
I'm in a southern state of mind.
Don't matter what state I'm in,
I'm in a southern state of mind.

Yeah, alright.

Southern state of mind.
Come on, come on.
Oh oh.


  https://genius.com/Darius-rucker-southern-state-of-mind-lyrics

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ligne_Mason-Dixon



1

Le fétichisme de l’armée dans la culture américaine

Avec Chicken Fried on fait d’abord face à une chanson de country-pop tout ce qu’il y a de plus typique. C’est l’exaltation du Sud, de sa culture et des habitudes du quotidien de ses habitants. On y trouve une recherche de simplicité et d’authenticité et une certaine fierté. Les paroles paraissent au premier abord des plus banales, une liste de choses typiques du Sud : les pins et les pêches de Géorgie, la tarte aux noix de pécan, le thé glacé, et bien sur: le poulet frit.



Well I was raised underneath the shade of a Georgia pine
And that's home you know
Sweet tea pecan pie and homemade wine
Where the peaches grow
And my house it's not much to talk about
But it's filled with love that's grown in southern ground
And a little bit of chicken fried


Rien dans le refrain qui puisse être matière à l’analyse politique, on n’y aborde pas de sujet clivant et les symboles « forts » sont pour le moins passe-partout. L’émotion face au coucher de soleil est universelle et le jean et la bière sont aujourd’hui des habitudes de consommation qui dépassent largement les frontières des États-Unis. On peut à la limite trouver des relents chrétiens dans la considération de la femme en tant que mère et la mise en avant de la valeur famille, mais globalement l’amour d’une femme ou de ses enfants sont des thèmes non polémiques.



Cold beer on a Friday night
A pair of jeans that fit just right
And the radio up
I like to see the sunrise
See the love in my woman's eyes
Feel the touch of a precious child
And know a mother's love




Le deuxième couplet est tout aussi soupe-au-lait, si ce n’est qu’il prend le ton un peu plus moral d’une philosophie de comptoir, critique facile contre le matérialisme et le consumérisme. Ne surtout pas croire que l’on part ici en croisade contre l’hégémonie du roi dollar.



It's funny how it's the little things in life that mean the most
Not where you live, what you drive or the price tag on your clothes
There's no dollar sign on a piece of mind this I've come to know
So if you agree have a drink with me
Raise you glasses for a toast
To a little bit of chicken fried

L’arrivée du troisième couplet est donc d’autant plus un choc. Le troisième couplet est un véritable hommage à l’armée. Respect des vétérans, justification des guerres à l’étranger, le tout sur un ton très nationaliste et chrétien. On y retrouve une vision de l’exceptionnalisme américain, « City upon the Hill », nation bénie par Dieu et toujours du côté de la Raison Universelle, celle qui place la liberté en principe fondateur.

I thank god for my life
And for the stars and stripes
May freedom forever fly, let it ring.
Salute the ones who died
The ones that give their lives so we don't have to sacrifice
All the things we love
Like our chicken fried

Ce paragraphe est véritablement une ode aux valeurs conservatrices de l’Amérique chrétienne et guerrière. On salut le drapeau, on salut les morts et la terre, on est prêts à donner sa vie pour la patrie. Et qu’est-ce que cette patrie ? Le poulet frit. Le raccourci est là, tel quel dans la chanson. Merci aux vétérans qui ont sacrifié leur vie pour sauver notre poulet frit. Poulet frit dont le chanteur donne l’impression qu’il est menacé. On n’en croit pas ses oreilles.

Pourtant je ne pense pas que ce passage choque le moins du monde l’auditeur moyen de country-pop dans le Sud des États-Unis, ni même l’Américain moyen. Il apparaît, aux oreilles de l’audience cible des producteurs de Nashville, comme presque aussi neutre et évident que les couplets précédents. Et c’est là sa force. Seul l’auditeur extérieur, qui possède un recul critique, peut entendre consciemment l’aspect politique et la menace idéologique. La chanson met au même plan l’évidence de l’amour pour sa femme que celle de l’amour pour la nation. Il inscrit dans la routine du quotidien le salut au drapeau et la prière : j’enfile mon jean, je mange ma tarte aux noix de pécan, je bois ma bière puis je fais l’éloge de la bravoure de nos soldats à l’étranger, voilà une journée bien remplie.


Un fétiche de l’armée


Ce ton de l’évidence et l’aspect vraiment non-controversée de ce couplet ne peuvent être compris qu’avec une connaissance de l’importance de l’armée et l’obsession pour la sécurité dans la société des États-Unis. J’insiste sur le fait que pour le grand public l’amour du drapeau et des vétérans n’est pas un sujet problématique. Je voudrais pour illustrer cela rapprocher ce couplet de la chanson d’une image trouvé au hasard sur internet, une photo prise lors d’une parade de Noël aux États-Unis.



Les vétérans morts pour le poulet frit, n’est-ce pas aussi incroyable que l’infanterie défendant le Père Noël contre les talibans ? Le symbolisme de ce char de Noël est frappant. Et on imagine les familles applaudirent, les enfants émerveillés sur le bord de la route, pas le moins choqués du monde puisqu’à Noël ils trouveront au pied du sapin un Action Man édition spéciale Aigle du Désert, apporté par le Père Noël lui-même.

Les États-Unis sont sujets à un véritable fétichisme de l’armée et de la guerre. D’autant plus dans le Sud rural, où une carrière militaire est souvent une des seules options de stabilité de l’emploi et d’élévation sociale. Aux États-Unis les militaires sont partout. A l’université on voit les cadets s’entraîner le matin sur les campus et ils viennent en uniforme en amphithéâtre. Chaque grande chaîne de restaurant annonce fièrement sur sa devanture ses réductions spéciales pour les vétérans. La pression sociale pour révérer les combattants est réelle, puisque c’est 1,5 millions d’hommes et de femmes qui servent sous les drapeaux et le National Center for Veterans Analysis and Statistics évalue à près de 20millions le nombre d’anciens combattants aux États-Unis1. Il y a un vétéran pour 16 Américains, donc chacun en a au moins un dans sa famille2.


La vision d’une nation en danger


Mais qu’est-ce qui fait donc accepter aux gens qu’un seizième de leur population soit mise en danger dans l’armée ? Comment les contribuables américains peuvent-ils supporter un budget miliaire annoncé à 603milliards de dollars pour 20183, encore en augmentation alors qu’il est de loin le premier budget militaire mondial depuis la Seconde Guerre Mondiale ? Je pense que la tendance à se surarmer et à accepter le sacrifice est liée à une obsession de la sécurité dans la culture américaine.

Retournons à notre chanson. Zac Brown Band nous y fait le portrait de l’archétype du foyer américain, dans une imagerie des plus clichées : la petite maison dans la prairie, à l’ombre des arbres fruitiers, loin du bruit de la civilisation, isolée et donc fragile.


Where the peaches grow
And my house it's not much to talk about
But it's filled with love that's grown in southern ground
And a little bit of chicken fried

Cette petite maison est humble, elle n’a rien de spécial, mais c’est elle qui porte la force vitale de l’Amérique. Il faut donc la protéger. La protéger de quoi ? On ne sait pas, mais on sent toujours cette menace, lointaine, non nommée, qui planerait sur cette petite vie tranquille. Elle est floue, diffuse. A l’époque du McCarthyisme, c’est le communisme. C’est épisodiquement les noirs violents des Black Panthers ou de Black Lives Matter. C’est aujourd’hui l’Islam, qui ne fête pas Noël et nous piquera notre poulet frit s’il n’est pas Hallal.

Qu’importe ses incarnations fantasmagoriques, cette notion de menace est bel et bien le symptôme d’une nation jeune, à l’identité encore fragile. Et comme l’adolescent en crise qui devient violent à la moindre interaction menaçante pour son ego, les États-Unis ont un historique de réactions militaires disproportionnées4. Certains avancent que la guerre de Sécession fut la première guerre totale, d’autres mettent en parallèle Hiroshima et Pearl Harbor, où une ville entière est rasée en conséquence du bombardement d’une petite base militaire à plusieurs milliers de kilomètres des côtes américaines. La violence policière et l’utilisation abusive des armes par les forces de l’ordre pourrait aussi être vue dans cette perspective.


Une vision naïve de la guerre ?


Un point d’intérêt particulier est que cette chanson Chicken Fried, tout comme ce char de Noël, pourraient faire croire à une vision particulièrement naïve de la guerre dans les couches populaires américaines. Croient-ils vraiment que leur gouvernement part en guerre pour défendre leur poulet frit, le Père Noël et le rêve américain ?

Et bien je pense qu’ils le croient, et qu’ils ont d’une certaine façon raison. Le mot « Dreams », c’est en fait un synonyme du soft power. Le pouvoir symbolique d’une nation n’est mesurable qu’à la force de ses symboles et le respect qu’inspire ses manières de faire et ses histoires. Et soyons cyniques mais réalistes, il n’y a qu’avec la force réelle, la puissance militaire, qu’on impose le soft power. Hollywood serait-il devenu aussi dominant aujourd’hui si les États-Unis n’avait pas gagné la seconde guerre mondiale ? Faire consommer du poulet frit à l’international, c’est autant dominer que gagner des guerres.

Paroles complètes:

You know I like my chicken fried
Cold beer on a Friday night

A pair of jeans that fit just right
And the radio on

Well I was raised underneath the shade of a Georgia pine
And that's home you know

Sweet tea pecan pie and homemade wine
Where the peaches grow
And my house it's not much to talk about
But it's filled with love that's grown in southern ground
And a little bit of chicken fried

Cold beer on a Friday night
A pair of jeans that fit just right

And the radio up
I like to see the sunrise
See the love in my woman's eyes
Feel the touch of a precious child
And know a mother's love

It's funny how it's the little things in life that mean the most
Not where you live, what you drive or the price tag on your clothes

There's no dollar sign on a piece of mind this I've come to know
So if you agree have a drink with me
Raise you glasses for a toast
To a little bit of chicken fried

And cold beer on a Friday night
A pair of jeans that fit just right

And the radio up
I like to see the sunrise
See the love in my woman's eyes
Feel the touch of a precious child
And know a mother's love

I thank god for my life
And for the stars and stripes

May freedom forever fly, let it ring.
Salute the ones who died
The ones that give their lives so we don't have to sacrifice
All the things we love
Like our chicken fried

And cold beer on a Friday night
A pair of jeans that fit just right

And the radio up
I like to see the sunrise
See the love in my woman's eyes
Feel the touch of a precious child
And know a mother's love

Getcha a little chicken fried
And cold beer on a Friday night

A pair of jeans that fit just right
And the radio up
I like to see the sunrise
See the love in my woman's eyes
Feel the touch of my precious child
And know a mother's love



2. Selon le Bureau du Recensement américain, la population américaine en 2017 est estimée à 326 millions. https://www.census.gov/library/visualizations/interactive/population-increase.html

3. Chiffre cité par Le Monde. URL: http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/02/28/budget-militaire-les-faits-derriere-la-hausse-historique-de-donald-trump_5087086_3222.html

4. Voire cette étude sur la vision du grand public américain du principe de proportionnalité et l’usage de la force contre les civils: https://www.openglobalrights.org/use-of-force-american-public-and-ethics-of-war/?lang=French